Cette année, l’association strasbourgeoise « C’l’Europe » et son association partenaire allemande „Europa sein“ ont organisé leur traditionnelle « Université d’automne » avec une innovation: l’événement s’est déroulé successivement sur deux sites dans deux pays : la première partie à Strasbourg-Kehl et la seconde à Berlin.
Le vendredi 3 octobre, jour de la fête nationale allemande, dit « Journée de l’unité », les membres et amis de nos deux associations paneuropéennes s’étaient retrouvés tôt le matin au Foyer de l’étudiant catholique (FEC) à Strasbourg. Le point final des débats, exposés et réflexions fut la photo ci-dessous tirée en fin de journée avec nos amis lituaniens venus exposer les problèmes de leur pays et des deux autres Etats baltes, la Lettonie et l’Estonie, tous directement confrontés à l’hostilité de l’actuel régime russe. Le débat avait été introduit par l’ambassadeur de Lituanie auprès du Conseil de l’Europe, M. Andrius Krivas (au premier rang à gauche sur la photo). « C’l’Europe » et « Europa sein » ont noué à cette occasion des liens durables avec l’Association des lituaniens de Strasbourg représentée par sa présidente Mme Jolita Šilanskiené (au premier rang en veste blanche sur la photo). Des publications en commun et si possible un voyage sont envisagés en 2026.

Mais le premier point à l’ordre du jour avait été la conférence de Francine Mayran, qui a rendu compte de son projet « Valise Mémoire ». Avec son travail pédagogique dans les écoles allemandes et françaises, elle rapproche les génocides du XXe siècle et les explique à la jeune génération. Des parcours de vie individuels de victimes sont thématisés, que les élèves au seuil de l’adolescence traitent en créant des objets d’art plastique ou pictural et par la discussion. Ils mettent ensuite ces produits de leur imagination dans une valise, symboles des peuples en fuite devant les guerres et les massacres. La valise qu’ils devraient emporter s’ils étaient subitement chassés de leur lieu de vie sans espoir de retour. Que mettraient-ils dedans ?Mme Mayran qui est psychiatre et artiste peintre les incite à revivre les réminiscences historiques transmises par les générations qui ont subi cela et à se le remémorer.
Elle a confronté plusieurs génocides sur plusieurs continents perpétrés au XXème siècle. En tout premier, l’Holocauste organisé par le régime hitlérien dans les années 1940. Car c’est bien de cela qu’il s’agit quand on parle de racisme et de discrimination. Le débat sur l’actualité a montré à quel point ce travail de mémoire était important alors que l’antisémitisme d’inspiration islamiste sévit à nouveau en Europe et dans le monde. La conférence a été donnée en français, traduite et commentée en allemand par Monsieur Peter Friedrich, citoyen de Kehl, la petite ville jumelle de Strasbourg sur la rive allemande du Rhin. Le contact avec la conférencière avait été noué par notre conseiller Ambroise Perrin.
La conférence de Mme Mayran a remplacé d’une manière très propice notre visite à l’Eurocorps, annulée en dernière heure en raison de la relève du commandement polonais par un commandement portugais de cette unité centrale de la Défense européenne sise à Strasbourg. Ce rendez-vous militaire est remis à 2026.

Après une pause déjeuner à la cafétéria du FEC (merci !), deux jeunes diplômés, Ann Sophie Parma, 26 ans (élue en avril dernier Vice-Présidente de « C ́l ́Europe »), et Kai Hollah, 25 ans (Assesseur au Bureau de « C’l’Europe » et Membre du Comité directeur de « Europa sein »), ont donné une conférence en anglais illustrée de photos sur leur randonnée estivale de 2025 en Moldavie et en Transnistrie, ainsi qu’en Roumanie et en Bulgarie. En particulier, la visite du « musée en plein air » de Transnistrie avec ses bustes de Lénine et sa statuaire de soldats russes a donné un aperçu d’un monde que beaucoup en Europe occidentale considèrent comme ayant disparu depuis longtemps. Comme on ne le sait pas assez, la Transnistrie est une partie de la Moldavie passée sous contrôle russe, comme c’est le cas par exemple de l’Ossétie et de l’Abkhazie en Géorgie et du Donbass et Luhansk en Ukraine, ainsi que de la Crimée, régions brutalement arrachées à leurs pays par les troupes russes. Ann Sophie et Kai ont pris quelques risques en se rendant en terrain occupé par la Russie post-soviétique de Vladimir Poutine.

« L‘après-midi lituanien » de la conférence a commencé par un » allocution de bienvenue en français de l’Ambassadeur Andrius Krivas, présenté par Jean-Paul Picaper qui a pointé en français les erreurs commises par les Occidentaux sur la Baltique notamment à la fin de la Seconde Guerre mondiale et dans les années de détente 1970. Quand par exemple, le président Roosevelt fit cadeau de Koenigsberg (aujourd’hui Kaliningrad) à Staline qu’il appréciait tant, et quand Willy Brandt ne donna pas suite à une suggestion de restitution de ce territoire occidental contre un modèle d’avion formulée par Leonid Brejnev. Son excellence, l’ambassadeur Krivas, a présenté ainsi son pays : « La Lituanie est un petit pays Balte avec une histoire riche, souvent pénible et tragique, mais aussi glorieuse. La Lituanie a derrière elle un long chemin de la lutte pour la liberté et l’indépendance. La Lituanie est devenue un pays démocratique, dynamique et moderne qui respecte les droits humains et qui est intégré dans les institutions globales et régionales principales, comme les Nations Unies, l’Union Européenne, l’Otan, le Conseil de l’Europe et beaucoup d’autres ».

« Pour comprendre la politique de la Lituanie aujourd’hui, a-t-il précisé, le mot clé, c’est l’Ukraine. L’Ukraine qui défend toute la communauté internationale démocratique et notre civilisation occidentale contre l’agression et la barbarie. <…> Si nous voulons vivre en paix et en sécurité, dans un monde qui respecte les lois, les traités internationaux et les droits de l’individu, et qui promeut la culture et le bien-être de tous, nous devons accorder à l’Ukraine tout le soutien qui est nécessaire pour la victoire complète contre le pays agresseur« .
– Ensuite, la juriste lituanienne Dr. Dovilė Sagatienė, qui a obtenu ses doctorats aux universités de Vilnius et de Copenhague où elle a été étudiante et enseignante, a fait un rapport en anglais illustré par des photos sur les efforts historiographiques et juridiques déployés pour « Surmonter le passé soviétique en Lituanie et dans les États baltes ».
– Elle a été suivie d’une conférence en français de Jolita Šilanskienė, présidente de l’Association lituanienne de Strasbourg, sur « La position stratégique de la Lituanie et des États baltes entre la liberté de l’UE et la pression russe ». Cet exposé complet et concis et d’une logique très convaincante a tourné autour du thème de l’unité européenne, celle des Baltes et celle des Européens dans leur ensemble, Baltes inclus.
– Philippe Edel, vice-président alsacien de l’Association lituanienne et éditeur des « Cahiers de la Lituanie », a jeté un coup d’œil sur la Lituanie vue de France. On a retenu notamment de son exposé en français très documenté que des liens historiques forts rattachent la Lituanie à Strasbourg, l’Eurométropole. La Lituanie est indiscutablement un pays de culture occidentale durablement intégré dans l’Europe libre.
– Nedaieva Biliūtė, jeune neuroscientifique lituanienne, a prouvé en anglais sur un tout autre registre, avec des projections de schémas et de coupes anatomiques de neurones et et de zones cervicales, à quel point la coopération scientifique a permis de progresser ces dernières années en matière de neurosciences dans son pays et en Alsace. On est resté sur la question de savoir pourquoi la maladie d’Alzheimer semble frapper davantage et plus tôt en France que dans d’autres pays européens, selon des statistiques. Peut-être s’agit-il d’un problème alimentaire, a été l’hypothèse finale soulevée par un jeune étudiant germano-lituanien.



Ci-desssus de gauche à droite nos trois conférencières: Dovile Sagatiené, Jolita Šilanskiené, Nedaieva Biliūtė
– Après avoir fourni tant d’informations aux 26 participants et après une courte pause café, nous nous sommes rendus à l’église protestante historique Saint-Pierre-le-Jeune. Nous y avons assisté à un concert de chant et d’orgue en l’honneur du 150e anniversaire de la naissance du compositeur et peintre lituanien M.K.Čiurlionis . Des lettres de Čiurlionis en lituanien et des commentaires en français ont été lus. Il ne faut pas oublier que l’Union soviétique avait cherché à éradiquer la langue lituanienne qui n’est pas une langue slave, mais une des plus anciennes langues indo-européennes de notre continent occidental. A l’orgue, Johannes Kraft a multiplié ses improvisations et l’Ensemble vocal allemand Fenestra de Fribourg a caressé nos oreilles sous la direction de la Lituanienne Laura Škarnulytė.
Après un vendredi soir libre, le samedi 4 octobre a commencé par un exposé d’Alexandra Pignol, 22 ans, étudiante en sciences politiques à l’Université de Lyon-Saint Etienne, sur son année d‘études Erasmus 2025 à l’Université de Bucarest/Roumanie. Native d’Occitanie, Alexandra qui a été élue en avril dernier Secrétaire générale du Comité directeur de « C’l’Europe », s’est exprimée de façon très vivante sur cette belle aventure en anglais. Malheureusement, sa consoeur Romane Mihailescu, Alsacienne formée au Lycée franco-allemand de Strasbourg, étudiante en sciences politiques à Bordeaux, n’ avait pu nous rejoindre à Strasbourg en ce début d’année universitaire. Nous lui avons proposé d’organiser prochainement une séance vidéo au cours de laquelle elle pourra relater son année Erasmus à Stuttgart. Notre Bureau a pris ce matin-là un certain nombre de décisions organisationnelles, à savoir proposer davantage d’entretiens vidéo et organiser désormais nos colloques non pas sur deux ou trois jours du matin au soir, mais de midi à midi, le lendemain, ou le surlendemain, ce qui faciliterait les déplacements, contacts et hébergements. Le président de notre Comité directeur a proposé d’axer notre réflexion davantage sur le réel et la science que sur les idéologies et métaphysiques et de penser en siècles et en continents, précisément parce que nous sommes Européens.

Ensuite, les participants, qui n’ont pas été découragés par le temps pluvieux, ont exploré la ville à pied : ils se sont d’abord rendus dans le quartier européen au Parlement européen et au Conseil de l’Europe. D’autres arrêts ont été le Jardin botanique et la Neustadt de Strasbourg (ancien quartier impérial allemand de Strasbourg). Dans l’après-midi, une visite au Planétarium de l’université fut au programme. Le film sur « La conquête des astéroïdes » et l’explication du ciel étoilé de Strasbourg furent un bon substitut au parcours écologique sur la rive gauche du Rhin que la pluie a interdit.
Le Colloque de Strasbourg s’est déroulé en français, en allemand et en anglais, langue d’appoint, en coopération avec la FAB (Fédération Alsace Bilingue) et avec le soutien financier de l ‘Eurodistrict Strasbourg-Ortenau.
LA SUITE A BERLIN LES 6, 7, 8 OCTOBRE 2025
Une partie seulement de nos participants de Strasbourg a pu se rendre en train dans la capitale allemande le dimanche 5 octobre en raison du refus de subventions sur le projet Berlin. Le Fonds citoyen franco-allemand nous a refusé son aide pour ce voyage en critiquant la présence d’Européens non-français et non-allemands dans nos rangs. Nous estimons que ce point de vue suranné ne correspond ni à l’idée ni au texte de la Déclaration Schuman du 9 mai 1950 fondatrice de l’Europe actuelle. Déclaration approuvée à l’époque par le chancelier allemand Konrad Adenauer. Cet argumentaire a empêché notamment nos jeunes de participer au programme de Berlin. Pourtant, le programme de Berlin était à 100% franco-allemand.
Néanmoins, le lundi 6 octobre, sur nos fonds personnels, quelques -uns-unes ont pu participer à notre rencontre de Berlin, notamment nos amis de l’association partenaire « Free Russians e.V. – Russes pour la démocratie » de Munich, naturalisés allemands. C’était particulièrement gratifiant, car cela a permis de consolider nos liens mutuels avec l’opposition russe appelée à se substituer au régime de Poutine après l’échec prévisible de ce dernier. Grâce à la parfaite organisation d’Ansgar Hollah, président de « Europa sein e.V.« , nous fûmes 19 adhérents et sympathisants à visiter ensemble la chancellerie fédérale le lundi 6 octobre.
Les précautions de sécurité y sont beaucoup plus strictes, voire impressionnantes, que jadis. La visite très bien commentée en allemand par une excellente guide, et très encadrée aussi, a permis d’avoir un aperçu intéressant de l’histoire architecturale et artistique du siège du gouvernement allemand et des méthodes de travail de cette « Maison Allemagne « . Quelque 800 salariés y travaillent. Nous avons pu photographier la maquette de son projet d’extension par-dessus la rivière Spree qui traverse Berlin.

La visite longue et détaillée de la Chancellerie fédérale a été suivie par une partie du groupe qui voulu parcourir le quartier gouvernemental et faire l’ascension des étages du « Futurium », la « Maison du Futur ». On y découvre notre avenir, tel qu’il influencera et façonnera notre vie dans les prochaines années et décennies.
Le lendemain, mardi 7 octobre 2025, de notre visite à Berlin mérite une mention spéciale. Nous nous sommes rendus non seulement au monument de l’Holocauste construit lors du mandat gouvernemental du chancelier Helmut Kohl à la fin du dernier siècle, mais aussi et surtout à l’exposition de photos des victimes du pogrom perpétré le 7 octobre 2023 par le Mouvement terroriste du Hamas qui s’est soldé par 1219 personnes assassinées dans le Sud d’Israël, ainsi que par le rapt de 251 otages rendus à Israël sauf 28 d’entre eux décédés en captivité (une partie des corps a été restituée). Cette expositions particulièrement émouvante de photos et identités des victimes collées sur des dossiers de chaines vides au pied de la Porte de Brandebourg a attiré de nombreux visiteurs.

Nous nous sommes entretenus là avec un classe d’élèves allemandes, des très jeunes filles de 12 ou 13 ans, qui nous ont paru refléter le climat ambiant de désinformation, même en Allemagne. Exemple de notre dialogue: « Qui sont les gens sur les photos?« , demande l’une d’elles. « Des juifs assassinés« . « Par les nazis ?« . « Non, en Israël« . « Mais c’est en Palestine que les bombes tombent? ». Aucune n’avait entendu parler du pogrom du 7 octobre. Il faut supposer que les enseignants-es se taisent par peur de représailles. Pourtant, le gouvernement allemand et les médias d’outre-Rhin font de gros efforts pour contrer le révisionnisme islamiste et la censure des réalités au Moyen-Orient.
Le surlendemain, mercredi 8 octobre. nous avons clôturé cette Université d’automne 2025 par une visite du Bundestag , l’immeuble du Parlement allemand, l’ancien Reichstag, qui avait été très endommagé lors des derniers combats de la Seconde Guerre mondiale et a été extraordinairement bien restauré et modernisé après la réunification allemande de 1990. C’est le seul parlement au monde pouvant siéger à la lumière du jour sous son dôme de verre. Aéré, de plus, par des espaces verts et de la végétation.
– Nous y avons été accueillis par le député Andreas Jung, membre du groupe parlementaire CDU/CSU) et président du conseil exécutif de l’ Assemblée parlementaire franco-allemande . Cette institution commune de deux parlements nationaux est unique et montre comment la France et l’Allemagne sont encore et toujours le moteur de l’unification européenne. Sur la photo de gauche à droite, Ansgar Hollah, Andreas Jung, Stephan Werhahn et Jean-Paul Picaper.


– Le point culminant de la visite et de la journée a été la conférence et la discussion avec Stephan Werhahn (ci-dessus second de droite à gauche), petit-fils de Konrad Adenauer, le premier chancelier allemand en 1949-1963. M. Werhahn est l’auteur du livre récent « La résilience de l’Europe – pour la paix, la liberté et la prospérité“. Le contenu du livre ainsi que les conclusions et recommandations de l’auteur touchent au cœur des préoccupations de nos associations paneuropéennes (une présentation du livre en allemand peut être consultée ici en cliquant sur le titre de notre magazine en ligne: Fœnix). L’Institut de l‘Europe des économies de marché de M. Werhahn devrait également servir de point de contact pour d’autres activités conjointes.
– Ensuite, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec le plus haut responsable de l’administration parlementaire allemande, le directeur du Bundestag allemand et secrétaire d’État Paul Göttke, au sujet de notre travail et de ses tâches.
– Cet échange très intéressant a été suivi d’une visite guidée des bâtiments du Bundestag, au cours de laquelle non seulement le dôme du Reichstag, célèbre aux yeux des visiteurs du monde entier, a pu être exploré, mais aussi des zones du Parlement qui ne sont pas accessibles au commun des mortels et dont Ansgar Hollah avait la clé virtuelle.

(Compte-rendu de Jean-Paul Picaper et d’Ansgar Hollah, 20.10.2025)
