Une société dominée par les femmes ?

Les sociétés anciennes étaient-elles toujours dirigées par des hommes ? Une étude génétique révèle qu’il y a 9 000 ans, à Çatal Höyük, les femmes jouaient un rôle clé – social, économique et spirituel.

Les femmes auraient joué un rôle dominant dans l’une des plus anciennes sociétés urbaines du monde. C’est la conclusion surprenante d’une équipe de chercheurs internationaux après l’analyse du génome de 131 habitants de Ҫatal Höyük (Anatolie centrale, Turquie), considéré comme l’un des plus anciens établissements néolithiques du monde.

Publiés dans la revue Science le 26 juin 2025 et relayés par Nauka w Polsce (plateforme d’information scientifique gérée par l’Agence polonaise de presse, PAP), les résultats révèlent que la communauté qui y prospérait entre 7100 et 5950 av. J.-C. fonctionnait selon des dynamiques sociales radicalement différentes de celles observées dans les sociétés européennes de l’époque.

Familles « choisies » du Néolithique

Découvert dans les années 1960, le vaste site de Çatal Höyük fascine les archéologues depuis des décennies. Pour cause, il s’agit de l’un des tout premiers établissements agricoles pleinement structurés au monde, habité sans interruption pendant près de 1 200 ans.

Ses habitants vivaient dans des maisons en briques de boue, construites les unes à côté des autres et accessibles par le toit… dans lesquelles ils enterraient aussi leurs morts. Lors des fouilles archéologiques, des centaines de squelettes d’individus de tous âges et sexes ont été retrouvés dans les fosses creusées sous les planchers des demeures.

Désormais, grâce à des analyses paléogénétiques de grande envergure – fruit de douze ans de travail –, l’équipe multidisciplinaire et internationale dirigée par l’université technique du Moyen-Orient et l’université Hacettepe d’Ankara a pu lever le voile sur l’organisation familiale et sociale des tombes des habitants de Çatal Höyük.

À partir de plus de 400 squelettes et malgré le mauvais état de conservation de l’ADN ancien, elle est parvenue à extraire 131 génomes, soit un tiers de l’échantillon étudié. Or, en comparant les relations de parenté génétique entre les personnes enterrées, elle a observé un basculement au fil du temps.

Si, au début, les sépultures reflétaient des liens familiaux biologiques, les siècles suivants ont vu cohabiter des individus non apparentés. Une première étude publiée en 2019 par le Dr Maciej Chyleński, généticien et archéologue à la Faculté de biologie de l’université Adam Mickiewicz (Pologne), suggérait déjà ce schéma.

Mais « ce n’est qu’avec l’analyse génomique complète d’un grand nombre d’individus enterrés sur le site que cette hypothèse a pu être vérifiée de manière définitive », a-t-il déclaré à Nauka w Polsce. Les nouvelles recherches montrent en outre que les personnes enterrées ensemble avaient une alimentation similaire, ce qui signifie qu’elles vivaient également ensemble.La pratique d’accueillir des individus non apparentés biologiquement pouvait constituer une forme de prise en charge ou d’adoption, et représentait un important mécanisme de cohésion sociale, écrivent les auteurs de l’étude.

Modèle matrilinéaire en Anatolie

Çatal Höyük est aussi célèbre pour ses figurines féminines, qui ont inspiré des théories sur le caractère matriarcal de cette société – qui, faute de preuves, ne pouvaient être vérifiées. D’autant que ces dernières années, les études ont révélé que les sociétés néolithiques européennes étaient plutôt centrées sur les hommes : ceux-ci restaient dans leurs villages natals (patrilocalité), tandis que les femmes les quittaient (exogamie féminine). Ils bénéficiaient également d’un régime alimentaire plus riche, et leurs tombes étaient mieux équipées. Pourtant, les recherches montrent ici que la communauté d’Anatolie centrale différait complètement de ce modèle.

L’élément le plus révélateur ? La prédominance des lignées féminines dans les sépultures – c’est-à-dire que les gens enterrés ensemble étaient souvent liés par leur mère –, suggérant que c’étaient les femmes qui restaient dans leur foyer natal, conservant ainsi un rôle structurant au sein de celui-ci et plus largement, dans la communauté. L’analyse des tombes des enfants et des nourrissons semble renforcer cette conclusion : les filles étaient enterrées avec cinq fois plus d’objets précieux (perles, bracelets, bols, paniers, pigments, lames de pierre) que les garçons, marquant une reconnaissance sociale dès le plus jeune âge.

Les fameuses figurines féminines, aux formes généreuses et aux postures imposantes, semblent ainsi prendre tout leur sens. Plus que des artefacts cultuels, elles pourraient incarner un véritable statut dominant de la femme dans la société de Çatal Höyük.

« La position des femmes devient particulièrement dominante vers la fin de l’étape principale d’occupation du site, alors que celui-ci comptait environ un millier d’habitants, développe auprès de Nauka w Polsce Arkadiusz Marciniak, professeur à la Faculté d’archéologie de l’université Adam Mickiewicz et directeur de l’équipe qui étudie cette fameuse phase finale. Cela coïncide avec une intensification des pratiques rituelles, une profusion de peintures murales à scènes narratives, et un traitement spécial réservé au bétail. »

Après cette période de transformation et avec le temps, la communauté s’est fragmentée en plusieurs petits hameaux. Ce déclin coïncide, selon les auteurs de l’étude, avec la fin du modèle néolithique proche-oriental centré sur les femmes – et peut-être, avec le début de l’émergence de structures patriarcales qui domineront l’Europe nélolithique.

(Mathilde Ragot, Journaliste rédactrice web Histoire GEO.fr. 2 juillet 2025).

(Passionnée du journalisme scientifique, sujet sur lequel elle a écrit son mémoire en école de journalisme (@ISCPA_Paris, @IEJ_Paris), Mathilde s’attache à traduire les avancées de la recherche en histoires intelligibles, offrant ainsi aux lecteurs des clés de compréhension sur des sujets des plus stimulants. Son parcours l’a menée à écrire sur de multiples rubriques (technologie, santé, sciences, lifestyle) avant de rejoindre GEO.fr en juillet 2022. Captivée par les vestiges enfouis sous nos pieds et les récits du passé, elle s’est tournée vers la section Histoire du site. Elle prête parfois sa voix aux différents formats du compte Instagram de @geo_france.)