Selon le général français Michel Yakovleff, Donald Trump est un agent russe

Qu’on le regrette ou non, les militaires sont devenus experts et conseillers dans notre Europe sous tension extrême depuis l’entrée en guerre de Poutine et l’entrée en politique de Trump. Officier français d’origine russe, le général  Michel Yakovleff1, 67 ans, a été présent sur tous les théâtres d’opérations du monde au cours des dernières décennies. Il fut en outre le numéro 2 de l’état-major de l’OTAN (le SHAPE) et connaît bien les Etats-Unis où il a  travaillé et séjourné. Ni politicien, ni diplomate de métier, il  ne prend pas de gants pour s’exprimer. Décrypté à des fins didactiques pour nos associations non lucratives, « C’l’Europe »/ « Europa sein e.V. », et pour nos jeunes adhérents, son entretien avec le journaliste Darius Rochebin, connu pour son objectivité et sa culture, répond à la devise de notre association qui  est : « Se souvenir pour évoluer ».

Retraité, muté citoyen et politologue, Michel Yakovleff enseigne la géopolitique et la stratégie  à l’Ecole militaire française et aux Affaires internationales à Sciences-Po. Interrogé sur la chaîne LCI le 24 février 2025, il prend le contrepied de la nouvelle équipe gouvernementale américaine. Il répond surtout à la question que tout le monde se pose : pourquoi Donald Trump et son adjoint J.D. Vance se rangent-ils aux côtés de Vladimir Poutine contre l’Union Européenne, alliée traditionnelle des Etats-Unis d’Amérique, et contre l’Ukraine, bastion ultime de l’UE en Europe centrale contre l’envahisseur russe ? Sans rompre avec les Etats-Unis, le général  Yakovleff appelle les Européens à plus d’union et de fermeté face aux attaques de Trump. Relèvent-elles de de l’erreur par ignorance et du mensonge par sournoiserie ? Des deux à la fois ?

 « L’Union Européenne a été créée pour arnaquer (to screw) les USA », a lancé Trump en conférence de presse à Washington le 24 février 2025. C’est un peu court et lapidaire comme définition. Elle n’est pas sans rappeler l’ânerie à la fois similaire et inverse des argumentations europhobes et russophiles des Poutinistes de notre continent pour lesquels l’UE a été créée par les Etats-Unis pour détruire les nations européennes. Or, l’UE, justement, est l’assurance vie de celles-ci tant qu’elles restent unies dans leur pluralité pour résister au magnétisme omnipotent américain et au brutal colonialisme russe.  

On peut voir l’interview originale du général Yakovleff avec le lien : https://www.youtube.com/watch?v=yWSAf-NmOWk).

*    *

Les Européens « ont bien profité de nous, a surenchéri Trump. Ils n’acceptent pas nos voitures, ils n’acceptent pas nos produits  pharmaceutiques et nous avons avec  eux un déficit d’environ 300 milliard de dollars. Nous allons taxer leurs produits à 25% (de droits douaniers, ndlr), nous allons taxer leurs voitures. J’aime les pays d’Europe. Je suppose même que j’en suis originaire depuis longtemps. Ma famille… Encore une fois j’aime les pays d’Europe. Je les aime franchement et ils sont tous différents. Mais l’Union européenne a été créée pour arnaquer les Etats-Unis. Et ils ont fait du bon travail (sous-entendu : contre nous, ndlr). Mais maintenant, je suis président »,  a défié le nouveau président américain.

Répondant à Darius Rochebin qui lui cite cette diatribe,  le général Yakovleff réplique : « C’est confondant de bêtise comme argument. C’est complètement con. Aussi simple que ça. L’Union européenne a été créée pour régler nos problèmes entre nous, déjà cela. Créer la paix par le commerce. Ce fut le Marché commun. Il a plutôt bien réussi. C’est vrai qu’elle a été créée aussi pour nous donner collectivement un poids équivalent à l’Amérique, ça c’est vrai. Mais ce n’est pas la même chose qu’arnaquer l’Amérique. Depuis le début, l’UE s’est dit prête à négocier un accord. S’il n’y a jamais eu d’accord de commerce avec les Etats-Unis, cela a été parce que les américains n’en ont jamais voulu ».

Darius Rochebin. Les Américains veulent faire venir chez eux les cerveaux, les capitaux du monde entier, selon le principe : « Que le meilleur gagne ».

Michel Yakovleff. Cela me paraît être une politique à courte vue. Ce n’est pas en affaiblissant l’Europe que Trump gagnera. Les chiffres américains du commerce Europe-Etats-Unis de 2023, dans les deux sens, sont de l’ordre de 1,6 milliers de milliards de dollars par an, c’ est à dire à environ 4, 5 milliards de dollars par jour, et c’est à peu près équilibré, mais nous importons plus venant des Etats-Unis que nous leur exportons. Malgré Airbus.

Trump nous donne-t-il un coup de poignard ?

Oui, parce que j‘ai beaucoup travaillé avec les Américains et aussi parce que tous les officiers américains que j’ai connus le vivent eux aussi comme un coup de poignard. Ce sont des gens qui croient dans l’alliance avec l’Europe et ce, dans l’intérêt des Etats-Unis. Il faut arrêter de pleurer sur l’amitié entre les peuples. Comme le disait De Gaulle « les nations n’ont pas d’amis. Elle ont des intérêts ». Ce n’est pas dans notre intérêt de nous engueuler.

Ecoutez ce que dit le président américain de la signature d’un accord avec le président Zelensky sur la fourniture des minerais aux Etats-Unis en échange d’un accord de paix sous protection américaine. Zelensky va aller aux Etats-Unis signer l’accord.

Oui, j’ai entendu dire qu’il y va vendredi le 28 février 2025. 

« S’il le souhaite, je comprends qu’il veuille signer l’accord avec moi. C’est une grande, une très grande affaire », a déclaré Trump. Est-ceque l’Ukraine se fait arnaquer, pour reprendre le mot ?

Non, Zelensky  a très bien manœuvré. Il va signer un accord – cadre. Le vrai accord, c’est plus tard. Zelensky a obtenu l’accord de son gouvernement pour signer dans cet accord–cadre la mise en place d’un fonds commun dont la gouvernance ne figure pas dans l’accord a priori. Il a réussi à faire du vent. Pour faire de la substance, a-t-il dit, ce sera en échange d’une garantie réelle. Il a là le soutien du peuple ukrainien.

Mais le président Trump parle avec une grande dureté de lui. Zelensky a peu d’atouts en mains.

Seul face aux Américains, Zelensky ne pèse pas grand-chose, mais soutenu par les Européens, avec notre président en première ligne dans les efforts qui sont faits, et quand je dis tous les Européens, c’est à la Grande Bretagne que je pense aussi, il ne pourra pas forcément obtenir gain de cause, mais il pourra refuser de céder sur ce qui est très important pour lui.

Ecoutez ce que dit Trump des Ukrainiens : « Ils ont déjà eu toute l’aide que nous pouvions donner. 350 milliards de dollars, toute l’aide militaire et le droit de continuer à se battre. Les Ukrainiens sont très courageux, ce sont de bons soldats, mais sans les Etats-Unis et notre matériel militaire, cette guerre aurait été très courte. Le soutien militaire pourra continuer un moment. Peut-être jusqu’à ce que nous ayons un accord avec la Russie. Nous avons besoin d’un accord avec la Russie, sinon ça continuera. Mais maintenant que les Américains donnent leur argent, l’argent du contribuable, et que le président (Zelensky.ndlr), nous donne son accord, nous allons récupérer notre argent d’une façon ou d’une autre ».  Comment expliquer une telle sévérité ?Il a déjà dit : « Zelensksy est un dictateur », « entrer dans l’OTAN, il faut qu’ils oublient ça ». Ne surjoue-t-il pas tout cela ?

Ma première hypothèse est qu’il déteste Zelensky à titre personnel. Là, on n’y peut rien. C’est hormonal. Je pense que sa transpiration change d’odeur quand Zelensky est dans la pièce. Il le déteste depuis que Zelensky l’a envoyé paître à propos de l’histoire de Hunter Biden (le fils de l’ancien président américain soupçonné de corruption en Ukraine. ndlr) et de sa demande d’enquête politiquement motivée contre celui-ci  pour l’aider à faire tomber Biden. Depuis, ça se passe mal. Ceci dit, il y a une autre hypothèse que j’évoquais sur votre plateau l’année dernière. Trump est un agent de Poutine et il fait le boulot pour Poutine.

Cette hypothèse existe donc à vos yeux ?

Oui, elle existe et il y a des preuves. C’est certain que Trump doit la survie de son empire, donc la survie de son statut d’entrepreneur, à au moins deux reprises à l’argent russe. Il la doit aux Russes. Depuis un an, ce qu’il fait est conforme aux plus beaux rêves de Poutine. Donc, maintenant, son action n’est pas le fait du président Trump, mais du « président Trumpine qui siège à Washington »  et qui fait le boulot pour Poutine2.

Il a été pourtant très dur avec les Russes. Par exemple dans l’affaire du gaz, quand les Européens se gavaient de gaz russe, notamment les Allemands qui ont fourni (en payant le gaz russe, ndlr) le trésor de guerre des Russes. Or, c’est Trump qui a tenté de les en empêcher. A l’époque, les Européens le taxaient d’ingérence, d’hostilité, etc. On l’accusait d’antigermanisme primaire, de russophobie…

Il n’y avait pas que Trump. Obama aussi. Les Américains ont dit avec constance et application : Nordstream vous met à la merci des Russes. Ils avaient raison. Mais c’était aussi parce qu’ils vendent du gaz et qu’ils voulaient vendre leur gaz de schiste que nous ne pouvions pas acheter parce que c’était du gaz de schiste, pas beau, pas propre.

Tout le monde habille ses intérêts…

Mais la particularité du président Trumpine, c’est qu’il les habille contre les Etats-Unis. Il n’est pas dans l’intérêt des Etats-Unis de casser la relation transatlantique. La négocier, l’améliorer, c’est normal. On fait cela tous les jours.

Ne pensez-vous pas que Trump poursuive un intérêt stratégique. C’est ce que disait il y a quelques jours l’ancien premier ministre Edouard Philippe. De la même façon que les Américains se sont alliés avec les Chinois sous Nixon dans les années 1970 pour contrer les Russes, ils se disent aujourd’hui : on va découpler les Russes des Chinois pour contrer ces derniers.

C’est vide de sens à l’heure actuelle. Du temps où Nixon est allé en Chine, il y avait une superpuissance soviétique et une puissance montante, la Chine. Les Soviets s’en inquiétaient beaucoup et les Chinois voulaient secouer le joug. A l’heure actuelle, la relation est complètement inversée. La Russie est la vassale de la Chine, la notion qu’elle pourrait se détacher de la Chine est vide de sens.

Est-ce que cela n’a pas toujours été l’attitude américaine ? Ils ont toujours choisi un adversaire éminent et ils se sont alliés aux dictatures qui le combattaient. Aux dictatures sud-américaines à l’époque. Ils ont même soutenu l’apartheid. Ne font-ils pas pareil aujourd’hui en se disant que les Russes sont une sorte d’allié contre la Chine, nouvelle puissance ? Ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’Ukraine.

Jusqu’à Trump, on pouvait voir une logique stratégique et une grande continuité stratégique dans les choix américains, dont, d’ailleurs, le lien transatlantique. Parce qu’avoir des alliés forts les renforce. Mais Trump, alias Trumpine, est en train de démonter tout cet appareil et sa justification stratégique, à savoir, pouvoir dire qu’après, l’Amérique sera mieux qu’avant. Mais ce qu’il fait ne tient pas debout. On n’est plus dans le rationnel. Sauf si le rationnel est de rendre service aux Russes.

Il y a une sorte de réaction européenne, notamment de la part des deux puissances nucléaires, la France et la Grande-Bretagne. Doit-on accompagnerle gouvernement de Trump ou peut-on s’opposer à lui ?

On peut s’opposer à ses excès.  Il va ventiler. Mais il y a des points durs. Une seule chose pourrait impressionner Trump : l’union des Européens.

Mais les Hongrois ne sont pas dans la barque, l’Italie non plus…

D’accord, mais on peut se dire s’il y a le triumvirat Allemands,  Britanniques, Français, avec les Polonais qui sont la puissance émergente en Europe. On peut se retourner vers les Italiens en leur disant : « C’est simple, soit vous êtes avec nous, soit vous ne comptez pas. Voulez-vous encore compter en Europe ?  ».

Mais ils peuvent répliquer : « Certes, mais le parapluie nucléaire, ce sont les Américains et eux seuls… ».

Oui, mais dans les rapports de stratégie, il n’y a pas que le parapluie nucléaire. Il en fait partie, mais on ne peut pas tout réduire au parapluie nucléaire. En plus, le parapluie nucléaire de Trumpine, il a des trous, de vrais trous. La crédibilité du régime de Washington a pris un coup à l’heure où nous nous parlons. Les Européens peuvent prendre des mesures de rétorsion. Par exemple suspendre tous les contrats d’achats de F- 16.

Vous voulez dire que si les Russes s’en prenaient à l’Allemagne, il n’est pas sûr que les Américains utiliseraient jusqu’au bout leur dissuasion nucléaire ?

Les Allemands en sont beaucoup moins convaincus aujourd’hui qu’il y a trois semaines.

C’est terrible pour eux.

Oui, c’est terrible pour eux, mais vous voyez le choc ? Les réverbérations à travers l’Europe ? Et là, nous, Français nous sommes droits dans nos mots : « Cela fait quarante ans qu’on  vous l’avait dit, les gars ».

Cela passera par un partage de la dissuasion nucléaire. Y croyez-vous ? Rien que d’en parler est déjà tabou ! Normalement, c’est absurde…

Je n’y crois pas. Partage de la dissuasion nucléaire ? Non. Ce que je répète à l’envi, c’est que les Français seront plus prêts à tirer pour Berlin ou Varsovie que les Américains. Voilà. Maintenant, on est dans le virtuel.

Est-ce que ce n’est pas la faiblesse intrinsèque de l’Europe ?Vous le savez comme moi : l’habitant de San Francisco, l’habitant de Chicago sait que s’il est attaqué, en ultima ratio l’arme nucléaire le défendra. Le Balte, l’Allemand n’est pas sûr que l’arme nucléaire française le défendra. L’union existe aux Etats-Unis, mais pas ici.

Oui, bien sûr. C’est une raison de dire à tout le monde : « Nous devons avoir une dissuasion conventionnelle suffisamment crédible ». Demandez aux Finlandais. Les Finlandais ne redoutent pas (une attaque. ndlr). Ils ont vécu sans crainte hors du parapluie nucléaire américain parce qu’ils avaient une armée suffisante pour les défendre…

Vous avez toujours dit cela. Je vous ai lu quand on vous  traitait d’idiot parce que vous disiez : « Il faut qu’on investisse dans les chars »

Oui, dans le matériel…

Et notamment dans les chars. Il le fallait. Et vous n’avez pas été entendu.

Je ne suis pas le seul à l’avoir dit et pas le seul çà ne pas avoir été entendu. Mais je voudrais rester optimiste et que l’Europe se réveille. Attention, sans acrimonie contre les Etats-Unis, car nous voulons rebâtir le lien transatlantique.

On vit des heures où les Américains veulent se détacher dans un certain nombre de domaines. Surtout, ils veulent aspirer l’argent européen. Par les droits de douanes et par une sorte de Goldcard qu’on obtient pour 5 millions de dollars, avec quoi on peut s’installer aux Etats-Unis en amenant sa force de travail et son argent. Comment regardez-vous cette nouvelle de Trump : les visas dorés à 5 millions de dollars pièce ?

Alors là, avec beaucoup de tranquillité parce que beaucoup de pays font cela. Demandez à Monaco. Il y a combien de résidents à Monaco qui ne sont pas nés à Monaco ? Trump a emprunté le modèle à Monaco. Je ne lui en veux pas, moi.  Je n’ai rien contre Monaco.  Cela ne concerne qu’un petit nombre de gens. On s’en fout total. On est là dans l’écume des choses. 

Vous le dites, mais déjà 300 milliards d’épargne européenne partent vers les Etats-Unis. Beaucoup d’épargnants partent aux Etats-Unis. Est-ce que cela ne va pas accélérer de mouvement ? L’argent  est aussi un moyen de puissance.

Eh bien, justement, les données de 2023 – il faut attendre encore un peu les prochaines –  nous disent qu’il y a un équilibre des investissements entre l’Amérique et l’Europe. Donc, la réalité est que tout le monde investit chez tout le monde.  

Est-ce qu’on investira un peu plus ? Un peu moins ? Sont-ils  en train d’aspirer une partie de notre argent ? Mais beaucoup de gens investissent aux Etats-Unis parce qu’ils veulent faire de l’argent. Moi, avec ma petite retraite, si je voulais investir aux Etats-Unis, je me poserais sérieusement la question. J’ai travaillé aux Etats-Unis, mais je n’ai pas investi aux Etats-Unis. J’ai investi dans la forêt française.

Vous avez acheté des bois ?

Non, j’en exploite, mais j’y crois parce que j’investis là sur le long terme. Plaisanterie mise çà part, si l’on veut investir aux Etats-Unis, c’est rentable. Ce n’est pas de l’idéologie, ça.

Le génie capitaliste qui remonte à la Renaissance, a montré que ce système (capitaliste) a mené à la prospérité. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, il n’y en pas tellement d’autres qui mènent comme celui-là la prospérité. Est-ce qu’ils l’ont plus que nous ?

Oui, mais eux, c’est le capitalisme du Far West. Leur système crée beaucoup de richesse et crée aussi beaucoup de pauvreté. Notre système crée moins de richesse mais il gère mieux la pauvreté. Je préfère notre capitalisme social, je préfère le système européen au système américain.

L’argent n’a pas d’odeur, comme disait un empereur. Ecoutez comme Trump parle des oligarques russes (on voit en vidéo Trump répondant à la question de savoir s’il veut que des oligarques russes s’installent aux Etats-Unis avec la Goldcard : « Oui, pourquoi pas, je connais des oligarques russes qui sont très gentils. Ils ne sont plus aussi  riches qu’ils l’étaient avant, mais je pense qu’ils peuvent se le permettre … de dépenser 5 millions de dollars, la vente commencera dans environ deux semaines »).Votre réaction ?

En fait, je m’en fous du sort des oligarques russes. Ils peuvent aller crever ailleurs. Ils peuvent aller faire du golf à Mar-a-Lago s’ils veulent.

Est-ce que Trump offre à Poutine son grand retour ? A Poutine qui devait être un paria et qui revient, qui va discuter, qui sera sur la scène du monde ?

Il y a deux à trois mois, le régime Poutine était dans les cordes. Il était bloqué militairement sur le terrain. Son économie ne va pas bien du tout. Et il perdait espoir. Trump est en train de donner à Poutine encore plus que ce dont Poutine rêvait. D’où ma théorie de Trump agent du FSB  (les services secrets russes. ndlr). Je ne l’explique pas autrement. On ne peut pas l’expliquer de façon rationnelle dans l’intérêt des Etats-Unis. On ne peut pas l’expliquer autrement.

Il y a un courant  russophile qui dit que la Russie est le plus grand pays du monde et quil faut traiter avec lui. Trump insistait là-dessus hier, il a dit « le plus grand pays du monde » et dans son esprit, cela ramène aux minerais, aux moyens qui contraignent à traiter avec la Russie.

Il faut bien  sûr  traiter avec la Russie. Mais il faut laisser la Russie à sa juste place. C’est le régime russe qui se disqualifie en ce moment. Ce n’est pas la Russie en tant que telle. On n’en veut pas à la Russie, on n’en veut pas au peuple russe. Mais un régime qui est un champion de la corruption, qui est agresseur sans foi ni loi, ce régime-là, on doit lui parler parce qu’on est dans la stratégie, qu’on n’est pas là pour s’aimer. C’est un des fondements de la diplomatie. Mais les ramener dans la famille, s’embrasser sur la bouche. Non, pas avec ces gens-là.

Mais comprenons bien. En Allemagne, déjà, des gens sont prêts pour faire des affaires avec eux. L’Allemagne risque de se poser la question du gaz. Chez nous, le patron de Renault disait il y aquelques jours : « Pourquoi pas ? On va peut-être retravailler en Russie ».

La logique veut que l’espace économique européen intègre la Russie. Pour l’instant, c’est un choix de Poutine. Il s’est jeté dans les bras de la Chine. Mais c’est nous le partenaire naturel de la Russie. Donc on intègrera le retour de la Russie comme on l’a vu après la chute de l’Union soviétique. On était tellement contents de voir les Russes revenir dans la famille ! C’était honnête de notre part. Ce n’était pas pour les plumer. C’était pour les aider parce que c’était dans notre intérêt. La Russie reviendra un jour mais pas la Russie de Poutine.

Où mettez-vous le curseur ? Il y a dans l’armée française beaucoup d’officiers russophiles. On les a vus ces dernières années qui gardaient des attaches avec la Russie.

Moi, j’en ai connus quelques-uns, mais quand j’étais à Saint-Cyr, on était plutôt antisoviétique. Russophiles peut-être, mais antisoviétiques. Un livre nous avait beaucoup impressionnés : « Le retournement » de Vladimir Volkoff. Donc, on est pro-russe comme Vladimir Volkoff. Ce n’est pas être soviétique. Comme on n’est pas poutinien aujourd’hui.

Et le Général  de Gaulle était d’une fidélité absolue à la Russie tout en étant antisoviétique.

Oui. Moi j’aimerais bien que les Russes reviennent dans la famille, mais il faudrait qu’ils arrêtent de voler des enfants. Et de violer des femmes. Et de tuer des prisonniers.

On voit en vous la peur que les crimes ne soient jamais punis. Poutine est sous un mandat d’arrêt, mais il va négocier.

Je pense que ses crimes resteront impunis. De la même façon que les crimes de son régime seront impunis. Les 70 000 ou 100 000 enfants  ukrainiens qu’ils ont volés,  ne reviendront jamais.

De Gaulle avait fait créer l’escadrille Normandie-Niemen. La tradition « au-delà des régimes, il y a les peuples » reviendra-t-elle ? Ce temps–là reviendra-t-il si le régime change en Russie ? Vous avez souvent dit : « C’est un régime condamné ».

Oui, je pense que le régime de Poutine est condamné. Ce qui ne veut pas dire que son successeur fera une démocratie jeffersonienne. Mais le régime Poutine a trop de contradictions internes et la Russie ne va pas bien. Les  facteurs explosifs en Russie sont aussi nombreux qu’au  Liban en 1973 et on a vu le résultat. Quand  Poutine sera retiré des affaires, il laissera un pays au bord de la guerre civile qui risquera de tomber dans la guerre civile. C’est mon inquiétude. La guerre civile sera l’héritage de Poutine, comme l’héritage de Tito a été les Guerres de Yougoslavie. (Ici, digression sur la fraternité d’armes franco-russe dans la Primée guerre mondiale ;  le général mentionne qu’il y a un cimetière militaire russe au camp de Mourmelon et beaucoup de Russes inhumés au cimetière de Sainte-Geneviève des Bois à côté de Paris. « Beaucoup de Russes sont morts pour nous et avec nous », dit le général. Il insiste sur le fait que les corps des soldats sont rapatriés si la famille les réclame. Ainsi des dépouilles de soldats français sont rapatriés aujourd’hui du Vietnam).

Vous avez des origines russes vous-même. Il y a une Russie qui fait partie de l’Europe et qui pourrait regarder vers l’Europe ?

Oui. La Russie fait partie de l’héritage européen, mais politiquement un héritage asiate, comme disait Hitler. Ce n’est pas la Russie de De Gaulle.  Moi, je ne suis pas Russe blanc d’origine. Pas du tout. (Allusion à l’Armée blanche tsariste qui avait tenté en vain de vaincre l’Armée rouge en Russie pour stopper la révolution bolchevique de 1917-22.ndlr)

Emmanuel Macron est allé à Washington dire à Trump que l’Europe et les Etats-Unis doivent continuer à collaborer et que l’Europe doit être associée aux négociations. Est-ce la bonne voie pour vous ? 

Oui. Il faut pouvoir dire un jour à Trump : on arrête les conneries. Mais il faut pour cela une Europe forte. Après on reprendra le mode collaboratif. Mais quand Trump dit : « Je vous prends 25% « (de droits douaniers. ndlr), il vend à son public qu’il est en train de taxer les Européens à 25 %. Ce n’est pas vrai. Les Américains payent les 25%. C’est une taxe à l’importation. L’Europe n’en verra pas un radis. C’est l’Etat américain qui va récupérer 25%. Cela peut générer aussi de l’inflation.

Vous avez parlé d’ »un  racket américain sur l’Europe » y compris d’un « racket militaire ». Pourquoi ?

C’est l’intérêt des Etats-Unis depuis la nuit des temps. Enfin, depuis un siècle.  Le racket, c’est : « Vous voulez la protection ? Alors vous achetez nos chasseurs F35 ». C’est ça en gros. D’ailleurs cela donne aux Européens une arme atomique. Si aujourd’hui on veut arrêter ce petit jeu, que cinq pays européens disent : «Parlons sérieusement. Nous arrêtons nos contrats F-35. » Ce jour-là, Trump nous parlera différemment.

Vous croyez que cela peut lui faire peur ?

Oui. La Suisse a acheté 36 F-35 qui doivent être livrés en 2028. Si la Suisse dit : « Nous annulons la commande, nous n’en prenons pas livraison», alors vous verrez  ce que fera Trump parce que le gens de Boeing vont arriver dans son bureau dans l’heure qui suit. 

(Une vidéo d’un discours d’Elon Musk est projetée, il dit qu’un bug informatique pourrait ruiner les Etats-Unis et qu’il doit pallier cela.)

(Le général déclare qu’un bug informatique ne peut pas ruiner les USA)

« L’ignorance de Musk est confondante », dit-il.

Général, Musk est-il vraiment nul, mais il est l’homme le plus riche du monde. De Trump aussi sou le dites, mais il travaille beaucoup plus qu’on le croit et il a été réélu. Est-ce qu’on ne se trompe pas sur eux ?

J’ai dit que l’ignorance de Musk  est confondante, je n’ai pas dit que c’était un idiot. C’est un pervers.

Il est dangereux ?

Oui, mais il est dangereux pour l’Amérique. A force de démonter leur système, ils vont créer une Amérique faible. Ce n’est pas dans notre intérêt.

« Pour l’instant en tout cas  ils ont pour eux la proclamation de l’argent, de la nation, de Dieu », déclare Darius Rochebin  (et la chaîne LCI montre en vidéo une prière de Trump au sortir d’un conseil des ministres qu’il conclut en remerciant Dieu de lui avoir fait confiance et termine « au nom de Jésus. Amen »).

Moi qui suis croyant, commente le général Yakovleff. Je prie lors des grands moments de ma vie, je comprends ça très bien, mais le problème de Trump est que Dieu ne croit pas en lui. C’est ça son problème. Il se prend pour Dieu. Dieu ne prend pas Trump au sérieux. Il va avoir un problème. IL va mettre 25% de taxe sur les aumônes.

Donc cette culture-là est très loin de l’Europe.

Oh, non. Dans beaucoup de pays, on prie en ces circonstances.

Mais pas au Conseil des ministres d’Emmanuel Macron ni au gouvernement de François Bayrou. Là, c’est un tabou absolu.

C’est la France laïque et, bien que croyant, je suis pour l’Etat laïque. J’y crois profondément. Mais il m’est arrivé assez souvent dans un certain nombre d’armées d’assister à une prière officielle. Comme chez les Espagnols par exemple et c’était d’ailleurs drôle parce que dans la Légion espagnole, la moitié des soldats étaient marocains, donc musulmans. Donc ils ne boivent pas de vin pour les célébrations, mais ils font la prière comme les autres.

Est-ce qu’en Amérique, la foi, pas seulement en Dieu, mais en la nation, en l’argent, en l’avenir, en la conquête ne leur donne pas une force que les autres n’ont pas ? En Europe, on est beaucoup plus sceptique qu’aux Etats-Unis.On est devenu sceptique. L’Europe a été une très grande puissance, coloniale, conquérante, elle ne l’est plus.

S’ils avaient une vraie foi religieuse, ils seraient dans l’humilité. On ne peut pas dire que Trump soit noyé dans l’humilité et Musk non plus. Ils ont une forme de religion assez personnelle. C’est pourquoi je dis que Trump pense que Dieu ne croit pas assez en lui. Mais sinon, les Américains dans l’ensemble sont croyants comme les Afghans sont croyants.


  1. Surnommé le « général punchline », sorti de Saint Cyr et commandant de l’OTAN, Yakovleff a déclaré le 14 août 2014 quand les blindés et l’armée poutinienne sont entrés dans le Donbass pour soutenir les soi-disant « séparatistes » pro-russes : « la Troisième guerre mondiale a commencé ». Né en 1958 à Maisons-Lafitte près de Paris, il est d’origine russe « non blanche », comme il le souligne, c’est-à-dire non-monarchiste. C’est un démocrate républicain, d’éthique chrétienne et politiquement laïc. Officier des blindés au sein de la Légion étrangère, il est devenu une figure médiatique majeure de la guerre en Ukraine par ses analyses tranchées et son sens de la formule. Vice-chef d’État-major du SHAPE, le Grand Quartier général des puissances alliées en Europe, il a été le plus haut gradé français de la chaîne des opérations de l’Otan. ↩︎
  2. Les contacts étroits de Trump avec Poutine, y compris téléphoniques, notamment en 2017 quand il était allé à Saint-Petersburg, avaient même alerté les Services secrets américains qui avaient placé Trump sous observation. Tout le monde se souvient aussi d’une remarque très complaisante de Trump en faveur de Poutine lors d’une conférence de presse conjointe à Moscou. ↩︎