« LeDécrochage français. » par Félix Torres et Michel Hau.

Q1. Pourquoi ce livre ?  

Nous avons voulu poser un regard historique dans la moyenne durée sur les quatre dernières décennies, ces « 40 désespérantes » caractérisées par le chômage de masse, la désindustrialisation, le déficit du commerce extérieur, et la désespérance sociale. Alors que la plupart de nos voisins européens se sont insérés dans l’échange international et ont augmenté le taux d’emploi de leur population, la France et ses élites se sont enferrées dans des choix politiques et économiques erronés : politique de la demande favorisant les producteurs étrangers et impôts de production décourageant l’offre nationale.

Q2. Ne fallait-il pas se protéger contre la mondialisation et la concurrence des pays pauvres qu’elle a générée, la Chine en particulier, par le maintien de barrières protectionnistes ? :

Le protectionnisme est illusoire et synonyme de recul et de perte du pouvoir d’achat (si important pour les Français !). L’échange est producteur de richesse, ce n’est pas un jeu à somme nulle comme nous le croyons trop souvent. La majeure partie de notre déficit provient, non de la Chine, mais des pays développés de la zone euro ! Le déclin de l’industrie française débute dans les années 1970 (et non 1995 comme on a pu l’écrire récemment) bien avant à ce que la Chine devienne l’atelier du monde à partir de son adhésion à l’OMC, en 2002. Les deux sources majeures de notre désindustrialisation sont, à l’exception de quelques secteurs :la trop faible compétitivité de notre industrie due aux charges trop élevées et son positionnement moyen de gamme, à la merci des productions tirant les prix vers le bas.

Q3. Et l’Europe ?

L’Europe a été et est pour la France un facteur de modernisation non assumé. La plupart des élites françaises ont fait le choix de l’Europe à reculons, de façon presque honteuse, sans en assumer publiquement et structurellement toutes les conséquences. Le tournant français de la rigueur a été imposé dans l’urgence en mars 1983 par Helmut Kohl. Sans l’aide de la Bundesbank et son prêt de devises, la France aurait dû passer sous les fourches caudines du FMI (comme la Grande-Bretagne en 1978), un épisode gommé de notre mémoire collective au profit d’un « François Mitterrand européen » renonçant à poursuivre la réalisation du programme commun pour sauver l’unité européenne.

Comme l’a écrit le prix Nobel d’économie Jean Tirole, les dirigeants français ont délégué à la tierce partie européenne la tâche de moderniser l’économie française par des réformes jugées nécessaires mais sans oser les revendiquer à l’échelon national…

Q4. Pourquoi s’arrêter à 2017 ? Que penser de la politique d’Emmanuel Macron ?

L’historien manque de recul pour distinguer des tendances fortes et des ruptures dans l’actualité immédiate. L’élection ni-droite ni-gauche d’Emmanuel Macron à la présidence de la République en 2007 et sa réélection en 2022 ont ouvert une nouvelle période. Emmanuel Macron a fait du « en même temps », ménageant la chèvre et le chou, poursuivant la politique de l’offre de la présidence Hollande tout en multipliant la dépense publique dans une logique keynésienne… La décennie présidentielle d’Emmanuel Macron fera peut-être l’objet d’un troisième livre.

Félix Torres, Michel Hau, LeDécrochage français. Histoire d’une contreperformance politique et économique (1983-2017), Paris,PUF 2024, 523 p. 26 €.