Le 19 novembre dernier, on a compté un millier de jours depuis le lancement de l’invasion exterminatrice de la Russie contre l’Ukraine. La guerre a en réalité commencé en 2014 avec l’annexion de la Crimée et l’invasion du Donbass. Pourtant, des récits biaisés continuent d’influencer le discours public sur cette guerre d’agression à grande échelle. Il est temps de remettre en question ces mythes confortables.
Ce 1 000e jour a été une date symbolique – une occasion de réflexion. Mais la vraie question est : cette réflexion a-t-elle vraiment lieu ? Souvent, elle reste en suspens, sans réponse.
Le 19 novembre a été aussi un jour de contradictions. Sur le compte Instagram officiel du président autrichien Alexander Van der Bellen, on pouvait lire : « 1 000 jours depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. […] Poutine est sans pitié. » Pourtant, pour nous, Ukrainiennes et Ukrainiens, la guerre n’a pas commencé en février 2022, mais bien le 20 février 2014, avec l’annexion russe de la Crimée – une réponse à la révolution du Maïdan pour l’Europe et pour la dignité comme on a appelé le refus ukrinien de se soumettre au joug russe. Ce jour symbolique donc marqué également 3 924 jours d’agression russe.
Cette différence de perception révèle un fossé fondamental entre la société ukrainienne et les sociétés occidentales. Pourquoi ? Deux idées me viennent à l’esprit : l’une est que nous semblons nous enfermer dans un brouillard de demi-vérités, qui nous empêche de voir la réalité dans son ensemble. L’autre est l’efficacité inquiétante de la propagande russe, qui manipule le compte-rendu des faits et oriente l’opinion publique.
Remettre en question les mythes confortables
Ce 1 000ème jour est l’occasion de questionner les mythes confortables que nous entretenons en Autriche et en Occident. L’un des plus répandus est l’idée que « tout est la faute de Poutine ».
L’illusion d’une faute uniquement imputable à Poutine
Ce récit simplifie à l’extrême la complexité de l’appareil d’État russe en le réduisant à une seule personne et ignore la dimension systémique de l’agression russe. Beaucoup espèrent que la guerre prendra fin lorsque Poutine ne sera plus au pouvoir. Mais cette idée est une illusion dangereuse.
Comme le souligne l’expert autrichien en désinformation Dietmar Pichler, la propagande russe ne pourrait pas être aussi efficace sans le soutien massif de la population russe. En se focalisant uniquement sur Poutine, on occulte les complices au sein des élites russes et on minimise le rôle actif de la société russe dans cette guerre.
Un régime autoritaire comme celui de la Russie est un système complexe, comparable à un jeu de construction LEGO: chaque pièce – qu’il s’agisse du ministère de la Défense, des Affaires étrangères ou de l’Éducation – joue un rôle spécifique, mais toutes servent un objectif global : la répression, la destruction et l’affaiblissement des valeurs démocratiques.
Le danger d’un récit trompeur
L’idée que tout repose sur le seul Poutine ne se contente pas de masquer la réalité, elle empêche aussi une analyse correcte des conséquences à long terme. Tant que les structures de pouvoir et le système autoritaire russe resteront intacts, la menace pour les États démocratiques persistera.
La démocratie : notre véritable sécurité
Je comprends que beaucoup de personnes en Autriche et ailleurs souhaitent simplement vivre en paix et en sécurité. Pourtant, je sais par expérience que notre véritable sécurité réside dans la démocratie.
En visitant récemment visité les territoires libérés de Kherson, j’ai échangé avec de nombreuses personnes courageuses. Quand je leur ai demandé ce que signifiait pour elles l’occupation russe, la réponse était souvent la même : la peur. Peur de l’arbitraire, de la répression et de la violence.
Dans les démocraties, notre sécurité repose sur nos valeurs fondamentales :
- L’état de droit
- La dignité humaine
- La liberté
Ces valeurs sont ancrées dans nos lois et nous protègent. Dans un régime autoritaire comme la Russie, elles sont inexistantes. Là-bas, les institutions – écoles, médias, jardins d’enfants – ne servent qu’à manipuler et imposer une réalité parallèle où la guerre est justifiée et la répression devient la norme.
Guerresidéologiqueset valeurs
Nous ne sommes pas seulement dans un conflit militaire, mais aussi dans une guerre idéologique. La collaboration entre des régimes autoritaires comme la Russie, la Corée du Nord, l’Iran et le soutien visible de la Chine montrent l’ampleur du danger.
Dans ces systèmes, les populations sont conditionnées à mépriser les valeurs occidentales et à accepter un modèle basé sur le contrôle et l’oppression.
Cela soulève une question essentielle : sommes-nous vraiment conscients des valeurs qui fondent nos démocraties occidentales ?
Redécouvrir nos valeurs
Dans une guerre idéologique, il est essentiel de comprendre pourquoi nous nous battons. Sinon, nous risquons de perdre notre unité et notre force.
Nous sommes souvent prisonniers de notre quotidien, incapables de prendre du recul et de nous interroger : Qui sommes-nous ? Quelles sont nos valeurs ?
La démocratie semble être une évidence – un acquis permanent. Mais c’est précisément cette illusion de sécurité qui nous pousse, en période de crise, à rechercher des solutions simplistes sans en mesurer les conséquences.
C’est mon inquiétude majeure : que nous réalisions trop tard ce que nous avons perdu. Mais il n’est pas trop tard.
Conclusion : une prise de conscience nécessaire
Le 1 000e jour de l’invasion russe à grande échelle est bien plus qu’une date symbolique. C’est un test pour l’Ukraine, pour l’Europe et pour le monde libre. Il doit nous pousser à réfléchir :
- Que signifie la démocratie pour nous ?
- Quelles valeurs méritent d’être défendues ?
- Comment, individuellement et collectivement, pouvons-nous les protéger ?
Cette guerre n’est pas seulement un conflit armé, mais aussi les commentaires, les idéologies et les identités. En Russie, la propagande transforme la réalité pour maintenir le pouvoir en place. Mais en Occident, n’avons-nous pas tendance à prendre la démocratie pour acquise ?
La vérité est dérangeante : la démocratie n’est pas un acquis. C’est une conquête fragile, qui doit être protégée chaque jour.
On dit souvent : « Qui dort en démocratie se réveille en dictature ». Il est temps de briser cette passivité, d’examiner les mythes et d’assumer nos responsabilités.
L’Ukraine ne lutte pas seulement pour sa survie, mais aussi pour des valeurs qui nous unissent tous. Nos libertés et notre sécurité sont indissociables.
Nous ne devons pas attendre que d’autres agissent. Ce combat pour la démocratie commence en nous, dans nos discussions, nos engagements et nos choix.
Le 1 000e jour de cette guerre doit être un réveil – non seulement pour l’Ukraine, mais aussi pour nous-mêmes et pour l’avenir de nos démocraties.
(Anna Pattermann.Novembre 2024/Janvier 2025)
(Publié aussi à Vienne dans « Paneuropa ». Rédacteur en chef : Rainhard Kloucek – Président du Mouvement Paneuropéen d’Autriche)
Anna Pattermann est présidente fondatrice de l’association pour la promotion de la démocratie « Unlimited Democracy ». Le 20 novembre dernier, elle a présenté à Vienne son film « Bucha » qui relate à partir de l’histoire d’un soldat engagé volontaire comment la Russie tente par la torture, le viol, le meurtre, de radier Ukraine de la carte.
